Dans cette localité, les femmes se battent plus que les jeunes et les hommes pour transformer les roches en matériaux de construction.  Le site est inscrit dans la géographie locale. Sur le boulevard
Paul Biya, en face du commissariat de sécurité publique de la ville, une grosse plaque indique « les carrières de Bandjoun », sans plus. La cage réservée au gardien des lieux a été fermée depuis belle lurette, si l’on s’en tient à la rouille qu’on observe sur le cadenas.

Mais la barrière bariolée blancrouge est levée, preuve que la route n’est pas entravée. Pour tout renseignement, il faut aller sur les lieux. Il faut parcourir environ un kilomètre, sur une route carrossable et bien entretenue, pour déboucher sur un gigantesque site d’exploitation de pierre, qui trône entre les maisons d’habitation depuis plusieurs décennies.

A moins de 200m de part et d’autre et dans des concessions ancestrales, de paisibles citoyens ont bâti des maisons et y habitent, malgré le bruit qu’on imagine bien fréquent en ces lieux. L’imposante carrière qu’on découvre a plusieurs entrées, quatre au moins. Par où qu’on passe, on est accueilli par le sourire affable de quelques femmes âgées, très concentrées qui cassent la pierre sous le soleil. C’est comme si on les avait placées là, pour filtrer les entrées.

Dans cet espace où travaillent plusieurs centaines de « concasseurs », le nombre de femmes impressionne.Même en ce samedi, 24 octobre 2015, jour de deuil dans un village où la tradition refuse la programmation des funérailles et fait donc des enterrements des moments importants de la vie communautaire, elles sont venues. Il y en a de tous les âges. De toutes appartenances. Même des handicapées. Elles se sont retrouvées dans la mine de pierre un matin, sans être capables de fixer clairement leurs motivations psychologiques.

Beaucoup ont des trajectoires compliquées. Cependant, elles ont le même objectif : trouver de l’argent dans ce cratère artificiel pour gérer une vie devenue par trop dure. Cheveux grisonnants observables
au bout du foulard,Meveu (titre donné aux femmes qui ont fait beaucoup d’enfants dans cette localité, ndlr), Jeannette revendique dix enfants. Résidente de Petè- Bandjoun, elle dit passer 2 à 3 jours par semaine à la carrière. Le reste du temps, elle vaque aux travaux des champs. «Quand il n’y a rien à faire au champ, je passe tout mon temps ici », explique la dame qui fréquente les lieux depuis 2010.

Pourquoi casse-t-elle la pierre, à un âge aussi respectable ? La quinquagénaire renseigne que sa situation familiale ne lui permet pas de dormir. En effet, elle doit se battre pour assurer l’entretien des derniers enfants, toujours à la recherche d’un emploi, un mari fatigué et des petits fils envoyés auprès d’elle par ses filles. A ses côtés, deux hommes travaillent avec entrain. Ils semblent éprouver une vraie admiration pour cette dame qui, en plus d’être appliquée, entretient la bonne humeur au travail. « En leur compagnie, je travaille pour un patron. Quand on casse, il vient mesurer et  les camions transportent pour aller livrer », assure-t-elle.

Jeunes et fières de concasser les pierres

Grâce à un cerceau en caoutchouc avec manche en bois, des marteaux de différents calibres, elle émiette à longueur de journée des lames de pierre extraites des gigantesquesmurs caillouteux qui entourent
leur lieu de travail. Un morceau de pierre sert de support pour les autres. Les mesures de sécurité ne sont pas une préoccupation particulière. Contrairement à l’un de ses voisins, elle ne porte ni gants, ni
casque, ni cache-nez, ni lunettes de protection. Elle assure pourtant les avoir acquis. Apparemment, ça freine la rapidité d’exécution. Une qui s’en préoccupe, c’est Flora Tueno. A 18 ans, elle fait figure de vétéran dans la carrière. « Je suis presque née dans cette carrière », raconte sans complexe la jeune fille.

« J’ai commencé à accompagner mon père ici quand j’avais à peine 3 ans. Petit à petit, il m’a montré comment on procède. A 11 ans, j’étais déjà capable de concasser le contenu d’une brouette en trois jours. Aujourd’hui âgé de 59 ans, il ne peut plus travailler. J’ai décidé de prendre la relève », dit-elle, sans rancune. Les témoignages sont unanimes : c’est à l’âge de 9 ans qu’elle a vendu sa première brouette de gravier. Conséquence de ce qui précède, elle n’a presque pas eu de scolarité. Juste le cours élémentaire, qui lui permet aujourd’hui de discuter en français avec les étrangers. Devenue expérimentée,
elle fait mesurer sa production en fin de semaine. Les recettes hebdomadaires oscillent entre 10 et 20.000F.

Généreuse de coeur, son dur labeur lui permet d’assurer la scolarité de ses trois cadets qui font l’école primaire et d’acheter, de temps à autre, des vêtements pour la famille, y compris ceux qui vont au lycée, en plus de sa nutrition au quotidien. Elle se plaint des courbatures,mais assure qu’elle n’est pas prête à abandonner, même pas pour suivre les beaux yeux d’un garçon. « Les garçons aiment les filles qui travaillent. Certains pensent qu’en me racontant des histoires, je vais détourner la destination du fruit demon labeur pour les entretenir. Ça m’amuse seulement. Est-ce que je suis laide ?».

Tenacité ? Elle ne se laisse pas faire. «Ce travail est très difficile. Les cailloux blessent. Pour ne pas avoir des problèmes avecmes poumons, je bois régulièrement du lait non sucré. Le marteau qui rate sa cible pour écraser le doigt est plus risquant que les cailloux eux-mêmes », dit la jeune concasseuse qui travaille dans un coin isolé. Elle est jeune mais pas la plus petite. Des gamines circulent entre les roches avec des corbeilles de banane mûre ou d’arachide sur la tête. Au cas où l’on est parti de la maison sans ménager le ventre, on peut toujours boucher un trou. En venant casser les pierres, des lycéennes ont lavé leurs tenues de classe dans ces lacs artificiels créés par l’enlèvement des cailloux et les ont séchées non loin de leur poste de travail. Des fillettes portent le bébé pendant que la mère travaille.

Dans cette mine où l’on n’a pas besoin d’un dossier de recrutement pour se rendre utile, les lycéennes viennent le week-end se débrouiller. Elève en 2nde C au lycée bilingue deYom3,Gwladys Nokam, 20 ans,
en fait partie. Ce samedi, comme les autres, elle est venue chercher « l’argent des beignets ». Son matériel, elle le sécurise non loin, lorsqu’elle va à l’école en semaine. Avec l’énergie de la jeunesse, elle peut concasser jusqu’à une brouette et demie de gravier, entre 7h et 15h30. Il n’y a que des garçons colosses pour rivaliser avec sa production, car les femmes âgées se contentent de la moitié. Armel
Notchouang, élève de 2nde F3 au lycée technique de Bandjoun, fait dans les mêmes conditions, deux brouettes et demie.

Petite surprise pour le visiteur, le gravier est entassé en plein air et jamais, personne ne se plaint de vol. « On ne vole pas ici. Si tu mets ton gravier et le lendemain, tu ne le trouves pas, c’est que l’un de tes amis l’a pris pour compléter sa commande. Il va travailler et te le remettre », témoigne Stève Fokom.

Moins de 25 ans, le jeune homme travaille à la carrière depuis 2008. Cette année-là, il a abandonné l’école parce que son père n’arrivait plus à payer ses frais et s’est retrouvé avec des amis en train de
faire ce travail, qu’ils disent pénible. Les concasseurs travaillent jusqu’au moment où ils désirent se séparer du produit de leur concassage. Alors, ils font appel au « patron », en fait des revendeurs réunis au sein de l’Association des jeunes débrouillards de la carrière de Bandjoun (Adeba). Les gens travaillent d’ailleurs en famille. En parcourant divers secteurs de la carrière, on remarque des affinités entre les casseurs, qui profitent des pauses pour résoudre des problèmes.

Comme une marque du destin

Ces braves concasseuses avouent, presque en choeur, qu’elles ne s’en sortent pas. N’empêche, personne n’est prêt à abandonner. Louise D. est à la carrière depuis deux mois seulement. Pour la seconde fois. «J’avais des soucis financiers. Il me fallait de l’argent pour résoudre mes problèmes. J’ai abandonné pour aller faire la restauration mais ça marchait moins. Je suis restée à la maison, mais je m’ennuyais. Je préfère perdre le temps ici, car beaucoup de mauvaises chosesme guettent ». Bilan, deux seaux de gravier concassé par jour. Cachée sous un bloc de terre susceptible de s’ébouler et devant une nappe d’eau, Rosine P. dit fuir le soleil. Mère de 3 enfants, elle pourrait être classée parmi les intellectuelles de la carrière. Pas pour ses grands diplômes, mais pour la qualité de ses réflexions. Ancienne gérante de restaurant, ex-agent commercial dans une société laitière, elle a été mise au chômage technique en 2012.

« Pour envoyer les enfants à l’école, je me suis retrouvée ici.Mais les affaires nemarchent plus. La demande a baissé et nos prestations sont minorées ». Elle explique qu’avant l’installation des Chinois à Bafoussam, 20km plus loin, la brouette de pierre concassée était payée à 1 200 et 1 500 F.Cfa selon le calibre, contre 900 F.Cfa aujourd’hui. « Pourtant, la qualité de la pierre est plus intéressante à Bandjoun », ajoute-t-elle. Nombre de ceux qui travaillent là ignorent les raisons pour lesquelles les exploitants industriels, la société Cmc et un certain Poualeu sont partis, le dernier en 2012, laissant sur la mine de nombreux engins qui deviennent un danger pour les travailleurs.

Malgré cela, « les carrières de Bandjoun » selon l’appellation officielle, sont aujourd’hui constituées de plusieurs sites de concassage de pierre, à lamain. Il en sort de très grandes quantités. La mairie y prélève des taxes à travers un agent qui a abandonné le poste de guet pour se rapprocher de la carrière, afin de bloquer les camionneurs qui fuient en empruntant l’entrée secondaire qui débouche au quartier
Kam-Yom.Aumilieu de cet attelage hétéroclite de tracteurs, vieux camions, containers, pièces de métaux lourds, des centaines de concasseurs ont trouvé leur gagnepain. Certains creusent sous ces engins abandonnés au point qu’ils risquent de leur tomber sur la tête, surtout qu’ils s’y installent après pour fuir le soleil. Juste quelques baraquements en bambou permettent à des happy-few de se couvrir contre les intempéries. Les bébés abandonnés pleurent, sans émouvoir les travailleuses. Comme si elles s’étaient entendues, ces femmes sans statut affichent un silence complice lorsqu’on leur demande comment leur est venue l’idée de venir travailler la pierre.

Franklin Kamtche page 8 – le jour n°2049 du jeudi 29 octobre 2015