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Sur le plateau bamiléké, à Bamoum (à l’est) et Bamenda (à l’ouest), dans toute la vaste région couverte aujourd’hui par l’appellation de grassfields, les chefs et leurs alliés ont d’abord bien accepté les croyances et les institutions que leur apportaient les missionnaires européens. Pendant les deux premières décennies du siècle, ils accueillirent à bras ouverts la foi chrétienne, y voyant une nouvelle source de pouvoir, un moyen de renforcer leur autorité déjà considérable. [1]

À Bandjoun, les missionnaires de Bâle furent chaleureusement accueillis, d’abord en 1904 (un an avant que les troupes allemandes ne prennent possession de la chefferie), puis de nouveau en 1906 et, enfin, en 1913, lorsque fut créée une antenne de la Mission à la demande du chef Fotso Massudom (qui régna de 1900 environ à 1925). Fin diplomate lui aussi, Fotso, comme Fonyonga, sut mettre parfaitement à profit ses relations avec la Mission. Conscient d’une rivalité croissante entre les envoyés de Bâle et leurs homologues catholiques – qui, en 1910, avaient fondé une mission dans la chefferie de Dschang et qui cherchaient à en faire de même à Bandjoun –, Fotso joua d’astuce avec les uns et les autres et obtint d’importantes concessions de la part des missionnaires de Bâle. Il leur arracha notamment la promesse d’abandonner le bali, langue que préférait la Mission ; l’usage de cette langue irritait de nombreux chefs bamiléké qui voyaient d’un mauvais œil leur propre langue reléguée au second plan. [2] Fotso obtint aussi leur aide pour renforcer la position de Bandjoun vis-à-vis des deux chefferies voisines les plus puissantes, Baham et Bayangam.

Afin d’attirer l’attention sur les liens qu’ils avaient noués avec leurs nouveaux alliés chrétiens, les chefs se tournèrent vers une forme d’art utilisée depuis longtemps par les riches et les puissants de la région pour imposer leur volonté politique : l’architecture. Dans nombre de chefferies, des églises, protestantes aussi bien que catholiques, furent construites au voisinage immédiat de la concession du chef. Une église catholique fut bâtie à Bandjoun en 1901, à l’entrée même du tsa – la concession du fo, site sacré entre tous –, à un jet de pierre de la porte nord du domaine.[3]

En 1912, Striebel vit à Bandjoun un spectacle surprenant, une utilisation particulièrement frappante de l’ornementation architecturale pour rendre tangibles les rapports liant le chef avec les institutions chrétiennes : « La grande porte donnant accès à la chefferie [écrit Slageren, s’appuyant sur une relation écrite de Striebel] portait quelques illustrations bien curieuses, c’est-à-dire une image du réformateur Mélanchton et une représentation de la Sainte Cène[4].

Fin diplomate, Fotso avait choisi, pour bien marquer son association avec les missionnaires européens, deux représentations, l’une liée à l’histoire protestante, l’autre au catholicisme et à ses rites. [5]
Placées bien en vue, elles avaient un double objectif: elles constitueraient, aux yeux du colonisateur, des affirmations d’alliance ou de fidélité ; pour les Bamiléké, elles seraient vraisemblablement des affirmations de puissance, des allusions aux rapports qui liaient le fo de Bandjoun à des institutions et à des dirigeants étrangers puissants. Que tels étaient bien les objectifs poursuivis semble d’autant plus vraisemblable qu’il était fréquent à l’époque que les chefs ornent leurs concessions d’éléments architecturaux (frises, fresques, colonnes et linteaux) mettant en évidence les liens diplomatiques qu’ils avaient avec des personnalités, bamiléké ou autres, renommées pour leur puissance et leurs richesses. [6]

Le rejet de la Parole

L’intérêt pour le christianisme marqué par les chefs des grassfields au début de ce siècle et le recours à l’architecture et à l’imagerie chrétienne qui en résulta furent cependant de courte durée. Dès 1908-1909, des conflits éclatèrent entre l’Église et l’élite à Bali et à Foumban. Il devenait de plus en plus clair que les enseignements de la Mission et ceux des chefs n’étaient pas tout à fait compatibles. Les missionnaires de Bâle exigeaient de ceux qui gagnaient leurs rangs qu’ils renoncent à la polygamie, aux rites célébrés en dehors de l’Église et aux associations de type initiatique. Par la suite, les catholiques adoptèrent la même position.

Abandonner la polygamie signifiait pour un homme se priver d’une source de revenus primordiale (les femmes constituant la force de travail des communautés rurales), d’un moyen de bâtir (par le biais du mariage) de puissantes alliances économiques et politiques, et (par le truchement d’une progéniture abondante) d’emblèmes clefs de sa virilité et de sa valeur morale. Renoncer aux associations et aux rites extérieurs au christianisme, c’était ne plus appartenir à des sociétés secrètes (les mkem), et donc perdre sa situation sociale – l’appartenance aux mkem, institutions étroitement liées au tsa, était une condition sine qua non pour s’imposer au sein de la communauté. Cela voulait également dire que l’on ne pouvait plus participer à des cérémonies funèbres, ni être enterré selon la coutume, ce qui équivalait à être exilé à jamais du monde des ancêtres. Pour presque tous les chefs et pour la plupart des notables, c’étaient là des exigences inacceptables. Cependant, aux premiers jours de la présence missionnaire, l’élite pouvait se permettre de les ignorer. Ni Fonyonga ni Njoya ne se sentirent obligés de devenir monogames ; au sud, plusieurs chefs (comme Fendji de Bamendjing) caressèrent brièvement l’idée de le faire mais, en fin de compte, un seul s’y décida [7]

Quant aux autres préceptes de la Mission, on les éludait ou l’on glissait tout simplement dessus. (Ainsi, les missionnaires exigeaient des fidèles qu’ils s’abstiennent de boire de l’alcool. Grand amateur de whisky, Fotso Massudom refusa d’obtempérer et ne se priva pas d’engloutir pendant la messe de grandes quantités de scotch [8].

Pour la plupart des chefs et des notables, semble-t-il, les avantages que l’on pouvait retirer de la présence des missionnaires l’emportaient sur les incidences peut-être gênantes de leurs exigences.

L’intrusion des missionnaires de Bâle dans certains domaines s’avéra cependant, en fin de compte, trop dangereuse pour qu’on ne s’en soucie pas. Afin de gonfler les rangs des convertis, la Mission courtisait en effet les déshérités : les pauvres, qui n’avaient ni titres ni biens, et les cadets, fils d’hommes de rang élevé, mais que le régime de succession en vigueur dans la région bamiléké avait laissés sans le sou. [9]

Il y avait au cœur du message de la Mission une condamnation de la structure sociale, de l’immense écart qui séparait les notables et les chefs des petites gens. [10]

Tout d’abord, l’élite ne fit aucun cas de la position de l’Église en matière de relations sociales ; mais, avec le temps, il devint impossible d’en faire fi. Les chefs et leurs alliés étaient tout particulièrement inquiets de voir augmenter le nombre d’enfants mis dans les écoles missionnaires. Les premiers à y entrer avaient été les enfants de chefs et de grands notables mais, petit à petit, de plus en plus d’enfants de roturiers s’y inscrivaient, en même temps que des fils de notables laissés sans ressources par le régime de succession. C’étaient là des jeunes dont l’intérêt pour l’école missionnaire venait du désir de s’élever dans la société par d’autres moyens que ceux qu’offrait l’ordre social établi. Partout où cela se passait – que ce soit à Bali, à Foumban ou à Bandjoun –, il y avait des problèmes. Dans la chefferie de Fonyonga et le royaume de Njoya, fait observer J.-P. Warnier, « les écoliers, lettrés en allemand… entendirent tirer des bénéfices immédiats de leur scolarisation ». Rien ne se présentant, ils se retournèrent contre l’ordre social. À Bali, certains se jetèrent dans le vol : ils écumaient la campagne en bandes armées de fusils, se donnant le nom de « free boys » ; d’autres, plus pacifiques mais tout aussi menaçants pour l’élite, se mirent à négliger leurs obligations de loyaux sujets et dédièrent toute leur attention à servir, pour s’y faire une place, les institutions missionnaires. À Bandjoun, en 1915 déjà, le fo et ses alliés avaient de plus en plus de difficultés à contrôler les enfants des écoles missionnaires. « Le roi, nota un missionnaire en poste à Bandjoun, commence à douter de son pouvoir sur le peuple. [11]

S’il n’y eut pas de trouble en bonne et due forme, c’est parce que la Première Guerre mondiale éclata. En 1915, l’œuvre de la Mission de Bâle dans les grassfields prit subitement fin avec l’arrivée des troupes alliées dans la région. Le départ des missionnaires offrit aux chefs et à leurs associés l’occasion de reprendre le contrôle d’un secteur de la population dont le comportement menaçait de plus en plus leur autorité. Les établissements scolaires furent fermés. On harcela élèves et professeurs. Des enfants de roturiers qui avaient fait leurs classes dans les écoles missionnaires furent malmenés, contraints à quitter Bandjoun et, dans certains cas, réduits à l’esclavage ; des fils de notables furent sévèrement réprimandés et ce ne fut qu’après un long temps qu’on leur permit de reprendre leur place dans la société.

Sûrs d’avoir tué la rébellion roturiers-chrétiens dans l’oeuf et confrontés alors à la nécessité d’apprendre la langue d’un nouveau colonisateur, les dirigeants ouvrirent leurs chefferies à la nouvelle vague de missionnaires européens : la Société des missions évangéliques, organisation protestante qui fit sa première apparition dans les grassfields en 1918, et les représentants de plusieurs ordres catholiques, parmi lesquels les prêtres du Sacré-Coeur, qui s’installèrent à Bandjoun en 1921. En croyant que tout allait maintenant pour le mieux, l’élite se trompait cependant. La situation s’était considérablement dégradée : au début des années 20, le fossé qui séparait riches et pauvres était plus large qu’il ne l’avait jamais été. [12]

Sous la domination allemande, lorsque les chrétiens se comportaient de manière hostile à l’égard de l’élite, en dépit de leurs critiques de l’ordre social, les missionnaires de Bâle et leurs homologues de l’Église catholique étaient entrés en lice pour essayer de maintenir le statu quo. [13]

Les missionnaires francophones qui vinrent après eux cherchèrent à en faire de même ; mais les temps avaient changé. Les chrétiens qu’ils trouvèrent en arrivant dans les grassfields étaient plus politisés qu’ils ne l’avaient escompté et beaucoup plus indépendants ; ils n’étaient plus disposés à obéir aux ordres qui leur étaient imposés d’en haut, soit par l’élite au pouvoir, soit par une hiérarchie que dominaient des prêtres européens. Entre 1918 et 1922, les tensions ne firent que croître et, à l’automne 1923, la situation était devenue explosive.

Notes:

[1] J. van Slageren, Les Origines de l’Église évangélique du Cameroun, Leiden, E. J. Brill, 1972, p. 97 ; J.-P. Warnier, L’Esprit d’entreprise au Cameroun, Paris, Karthala, 1993, p. 206.

[2] Par la suite, Fotso alla jusqu’à convaincre la Société des missions évangéliques – qui, après le départ des Allemands du Cameroun, remplaça la Mission de Bâle – de faire du ghomala, langue vernaculaire de Bandjoun, la lingua franca des grassfields protestants (J. van Slageren, Les Origines de l’Église évangélique…, op. cit., p. 183).

[3] Fo Ngnié Kamga, communication personnelle, 13 janv. 1992 ; père Ernest Mbübia, communication personnelle, 13 janv. 1992 ; Alphonse Fongue, communication personnelle, 9 juil. 1992.

[4] Ibid., p. 115. La relation de Striebel peut être consultée à la Mission de Bâle (Archives, doc. 1912/2, n° 51).

[5] La première des deux illustrations mentionnées par Striebel, une image de Mélanchton, aurait été perçue par les missionnaires européens (ainsi, probablement, que par Fotso) comme une image se rapportant au protestantisme et à la Mission de Bâle. La deuxième illustration, une image de la Sainte Cène – sujet par excellence de l’art d’inspiration catholique –, aurait été interprétée comme une référence aux enseignements du Vatican.

[6] D. Malaquais, Constructing Power…, op. cit. Je n’ai pas encore pu établir sous quelle forme se présentaient exactement les représentations décrites par Striebel. Étaient-elles peintes? sculptées? en haut ou en bas relief? Il se peut qu’elles aient fait partie du jambage sculpté d’une porte. C’est ce que donne à penser une photographie prise en 1948, à Batoufam, par un certain Broussous. Voir C.-H. Pradelles de Latour, Le Champ du langage dans une chefferie bamilékée, thèse de doctorat, EHESS, Paris, 1986, p. 30, et Ethnopsychanalyse en pays bamiléké, Paris, 1990. Il se peut aussi que les représentations décrites par Striebel aient pris la forme de fresques. Dans les années 20 (et peut-être même avant), on pouvait voir dans plusieurs chefferies – dont celle de Bandjoun – des fresques illustrant de grands événements ou représentant des personnages éminents. L’art consistant à orner de scènes peintes la face externe d’importants bâtiments est aujourd’hui encore à l’honneur. Souvent, des détails rendus en haut relief (en stuc ou terre cuite) sont incorporés dans la représentation peinte.

[7] L’exeption fut le fo Mathias Djoumessi, qui régna sur Foréké-Dschang de 1925 à 1966 (O. Djoumessi-Dongmo, A. Nguimzang, Djoumessi Mathias, 1900-1966 : un exemple de chef traditionnel chrétien, Yaoundé, éditions Sopecam, 1991).

[8] Spellenberg, 1914. Cité par T. van Slageren, Les Origines de l’Église évangélique…, op. cit., p. 121.

[9] Le père choisit pour lui succéder un seul de ses fils, lequel hérite de tous les titres et biens.
[10] J.-P. Warnier, L’Esprit d’entreprise au Cameroun, op. cit., p. 207.
[11] T. van Slageren, Les Origines de l’Église évangélique…, op. cit., p. 122.
[12] Grâce à des accords conclus avec l’administration coloniale allemande, les chefs avaient acquis toute une gamme de nouveaux pouvoirs ; leur autorité, déjà considérable, avait augmenté et une part plus grande encore des richesses de la région était passée entre les mains de l’élite. Le fait qu’un important pourcentage de ces ressources était tiré de l’exploitation directe des petites gens, grâce à un système de travail forcé imposé au départ par les Allemands et rendu opérant avec la collusion des chefs, ne faisait qu’aggraver la situation. Les chrétiens étaient systématiquement visés, ce qui permit aux chefs de se débarasser de leurs opposants les plus encombrants, mais le sort des pauvres et le caractère restrictif du pouvoir des chefs s’en trouvèrent mis en évidence. Voir J.-C. Barbier (« Le peuplement de la partie méridionale du plateau bamiléké », Contribution de la recherche ethnologique à l’histoire des civilisations du Cameroun, vol. 2, Colloques internationaux du CNRS, n° 51, Paris, CNRS, 1981), M. Kamga (« Les activités agro-pastorales traditionnelles dans la chefferie Bandjoun, essai d’étude historique des origines à nos jours », mémoire de maîtrise, université de Yaoundé, 1984) et M. Kengne (« Les relations commerciales entre “Njo” [Bandjoun] et les régions voisines des origines à 1925 », mémoire de maîtrise, université de Yaoundé, 1988).

[13] J.-P. Warnier, L’Esprit d’entreprise au Cameroun, op. cit., p. 206.

Le présent article est un travail scientifique élaboré par Dominique Malaquais auteur de l’ouvrage « Construire au nom de Dieu. Architecture, résistance et foi chrétienne en pays Bamiléké ».

Il a été publié dans la revue Politique africaine 1999/4 (N° 76), Éditeur: Editions Karthala. , Extraits Pages 117 – 135